Trente-quatre ans d'attente

Mark Twain avait un sens de l'humour redoutable, y compris en matière de finance. Dans son roman Pudd'nhead Wilson, publié en 1894, il glisse cette maxime que les boursiers se transmettent depuis plus d'un siècle : « Octobre. C'est l'un des mois particulièrement dangereux pour spéculer en bourse. Les autres sont juillet, janvier, septembre, avril, novembre, mai, mars, juin, décembre, août et février. »
La blague fonctionne parce que l'histoire lui a donné un vernis de vérité. Le jeudi 24 octobre 1929 ouvre le krach de Wall Street. Le lundi 19 octobre 1987, le Dow Jones perd plus de 22 % en une seule séance. Octobre a une réputation. Elle n'est pas complètement usurpée.
Pourtant, le krach le plus instructif pour un investisseur d'aujourd'hui n'a pas eu lieu en octobre. Il n'a même pas été un krach au sens habituel, avec une journée noire et des photos de courtiers la tête entre les mains. Il s'est étalé sur trente-quatre ans. Il s'est déroulé à Tokyo.
Si vous investissez régulièrement dans des fonds indiciels (notamment via ETF), vous avez sans doute déjà entendu cette objection, peut-être de la bouche d'un confrère sceptique : « Et le Japon ? Ceux qui ont acheté en 1989 ont attendu plus de trente ans pour revoir leur argent. Qui vous dit que ça ne recommencera pas ? »
C'est une excellente question. Probablement la meilleure objection qu'on puisse faire à l'investissement passif. Elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Je vous propose donc de la regarder en face, en détail, avec des éléments que vous ne trouverez presque jamais dans la presse financière francophone. Vous verrez que l'histoire est à la fois plus inquiétante et plus rassurante que la légende.
Un rappel utile : le lundi 5 août 2024.
Avant de remonter en 1989, un détour par un événement récent, parce qu'il montre que le Japon n'appartient pas seulement aux livres d'histoire.
Le lundi 5 août 2024, l'indice Nikkei 225, principal indice de la bourse de Tokyo, a perdu 4 451 points en une séance, soit 12,4 %. En nombre de points, c'est la plus forte chute de son histoire, devant celle du 20 octobre 1987, lendemain du Lundi noir new-yorkais. Le lendemain, l'indice a enregistré sa plus forte hausse en points de toute son histoire.
La cause principale n'avait rien à voir avec la santé des entreprises japonaises. Pendant des années, des investisseurs du monde entier avaient emprunté des yens à taux quasi nul pour placer cet argent ailleurs, là où il rapportait davantage. Quand le yen s'est brusquement apprécié (il fallait donc plus de devises étrangères pour avoir un même nombre de yens donné), ces positions ont dû être débouclées en catastrophe. Tout le monde a vendu en même temps.
Retenez cette scène. Elle illustre une vérité que nous retrouverons tout au long de cet article : sur les marchés, ce qui fait bouger les prix à court terme n'est souvent pas ce qu'on croit.
Tokyo au sommet du monde.
Revenons à la fin des années 1980. Pour mesurer ce qu'était le Japon à ce moment-là, il faut oublier l'image d'aujourd'hui.
Le pays sortait de quarante ans de croissance spectaculaire. Ses voitures, son électronique, ses méthodes de production faisaient trembler l'industrie américaine. Des livres à succès expliquaient que le Japon deviendrait la première puissance économique mondiale. Les entreprises japonaises rachetaient des studios de cinéma à Hollywood et des immeubles emblématiques à New York. On racontait, avec plus ou moins d'exactitude, que le terrain du palais impérial à Tokyo valait davantage que toute la Californie.
La bourse suivait. Au cours de la décennie, le Nikkei a été multiplié par 6. Le 29 décembre 1989, dernier jour de cotation de l'année, il clôture à 38 915,87 points. Personne ne le sait encore, mais c'est le sommet.
À ce moment-là, les actions japonaises représentaient environ 45 % de l'indice MSCI World, la référence mondiale des marchés développés. Huit des dix plus grandes entreprises de la planète par capitalisation étaient japonaises, dont 5 banques. Un investisseur qui achetait alors un fonds indiciel mondial plaçait près de la moitié de son argent au Japon, sans l'avoir vraiment choisi.
Ce qu'est un PER (et pourquoi il faut en parler).
Pour comprendre la suite, il faut un outil. Non on ne parle pas de l'enveloppe fiscale française homonyme. Il porte un nom un peu austère, mais l'idée est simple. Je vous promets qu'après ces quelques paragraphes, vous ne regarderez plus un cours de bourse de la même façon.
Le PER, pour price earnings ratio, se traduit en français par « coefficient de capitalisation des résultats ». Il compare le prix d'une action au bénéfice que l'entreprise réalise pour chacune de ses actions. Si une action coûte 150 euros et que l'entreprise gagne 10 euros par action et par an, le PER vaut 15.
Prenons une image plus concrète. Imaginez qu'on vous propose de racheter une boulangerie de quartier qui dégage 100 000 euros de bénéfice par an. Le vendeur en demande 1,5 million. Vous payez donc quinze années de bénéfices actuels. Le PER de cette boulangerie est de 15. S'il en demandait 6 millions, le PER serait de 60 : il vous faudrait soixante ans de bénéfices, à niveau constant, pour récupérer votre mise.
Un PER élevé n'est pas forcément absurde. Il signifie que les acheteurs anticipent une forte croissance des bénéfices. Si la boulangerie est en train d'ouvrir vingt succursales, payer plus cher peut se défendre. Mais plus le PER est élevé, plus l'avenir doit être brillant pour justifier le prix. Et moins il reste de marge si cet avenir déçoit.
Il existe une manière encore plus parlante de lire ce chiffre : le retourner. Un PER de 15 correspond à un rendement des bénéfices d'environ 6,7 % par an (1 divisé par 15). Un PER de 60 correspond à un rendement d'environ 1,7 %. Autrement dit, chaque euro investi rapporte 1,7 centime de bénéfice par an à l'entreprise que vous possédez.
Sur longue période, le marché américain a le plus souvent évolué avec un PER compris entre 10 et 25. Gardez ces ordres de grandeur en tête.
Des chiffres vertigineux, mais pas tout à fait ceux qu'on croit.
Maintenant, appliquons l'outil au Japon.
En 1991, deux économistes promis à un bel avenir, Kenneth French (futur coauteur d'Eugene Fama) et James Poterba (MIT), publient dans le Journal of Financial Economics un article au titre sobre : « Were Japanese stock prices too high? ». Les actions japonaises étaient-elles trop chères ?
Leurs chiffres donnent le vertige. Entre 1984 et 1989, le Nikkei a progressé en moyenne de 27,5 % par an. Sur la même période, son PER est passé de 37,9 à 70,9. Soixante-dix ans de bénéfices. Un rendement des bénéfices de 1,4 % par an. À la même époque, les obligations d'État japonaises rapportaient près de 6 % sans le moindre risque de faillite. Les investisseurs acceptaient donc de posséder des entreprises qui leur rapportaient quatre fois moins qu'un placement sans risque.
Mais c'est ici que l'article devient passionnant. C'est un point que je n'ai presque jamais vu expliqué en français. French et Poterba montrent qu'une bonne partie de cet écart avec les États-Unis était une illusion comptable. Les entreprises japonaises calculaient leurs bénéfices selon des règles différentes : elles amortissaient plus vite leurs équipements, provisionnaient davantage et surtout, grâce aux participations croisées dont nous allons parler, ne consolidaient pas les bénéfices de nombreuses entreprises dont elles détenaient des parts. Les bénéfices publiés étaient donc artificiellement bas, ce qui gonflait le PER.
Corrigé pour ces différences, le PER de l'ensemble du marché japonais en 1989 tombait de 53,7 à 32,6 selon leurs calculs. Selon les auteurs, la comptabilité expliquait environ la moitié de l'écart de long terme entre le Japon et les États-Unis.
Faut-il en conclure qu'il n'y avait pas de bulle ? Non. Les mêmes auteurs soulignent que la comptabilité ne peut expliquer ni le doublement du PER en 1986 ni son effondrement en 1990. Un PER corrigé de 32 restait deux fois supérieur à celui du marché américain de l'époque. La bulle était réelle. Elle était simplement moins caricaturale que ne le laisse croire le chiffre brut qu'on cite partout.
La leçon dépasse largement le Japon. Un ratio de valorisation ne se compare jamais d'un pays à l'autre, ni d'une époque à l'autre, sans se demander comment les bénéfices ont été calculés. Les chiffres trop parfaits méritent toujours un second regard, dans un sens comme dans l'autre.
Quand l'État vend à ses citoyens.
Une histoire résume à elle seule l'euphorie de l'époque. Celle de NTT, l'opérateur téléphonique public japonais.
En février 1987, l'État japonais introduit en bourse une partie du capital de NTT. L'engouement est tel que les actions sont attribuées par tirage au sort. Le prix d'introduction est d'environ 1,2 million de yens (environ 8 300 dollars US de l'époque) par action. En quelques semaines, le cours dépasse 3 millions de yens. Des files d'attente se forment devant les agences des maisons de titres dès le petit matin.
En décembre 1987, deux mois à peine après le Lundi noir, l'État met en vente une deuxième tranche au prix record de 2,55 millions de yens par action. Le journal américain Christian Science Monitor rapporte alors un détail qui devrait faire réfléchir tout investisseur : le ministère des Finances faisait pression sur les investisseurs institutionnels pour maintenir le cours « dans une fourchette souhaitée ». L'État avait besoin de ces recettes pour boucler son budget. À ce moment, NTT pesait à elle seule plus de 10 % de la valeur totale de la bourse de Tokyo.
Dix-huit mois plus tard, le Washington Post relatait que les 23 premières banques du pays, incitées par le gouvernement à acheter massivement le titre, avaient déjà perdu environ 800 millions de dollars sur leurs positions.
La leçon est ancienne, mais elle se réapprend à chaque génération. Quand le vendeur est mieux informé que vous, qu'il a besoin d'argent et qu'il choisit le moment de l'euphorie pour vendre, la bonne question n'est pas « combien cela va-t-il monter ? ». C'est « pourquoi vend-il maintenant ? ».
La chute, puis la longue glissade.
Le Nikkei commence à baisser dès les premiers jours de 1990. La Banque du Japon relève ses taux pour dégonfler la bulle immobilière et boursière. En trois ans, les investisseurs perdent environ 60 % de leur capital. Puis la baisse se poursuit, par vagues, pendant près de 2 décennies.
Le point le plus bas est atteint le 28 octobre 2008, en pleine crise financière mondiale : 6 994,90 points en séance, soit 82 % sous le sommet de 1989. Entre-temps, le pays a traversé des faillites financières en cascade, dont celles de Yamaichi Securities en 1997, de la Long-Term Credit Bank of Japan et de la Nippon Credit Bank en 1998.
Il faudra attendre le 22 février 2024 pour que le Nikkei dépasse enfin son record, en clôturant à 39 098,68 points. Trente-quatre ans et deux mois après le sommet.
Cette durée pose une question que la plupart des récits évacuent. Des bulles ont éclaté ailleurs. Les marchés s'en sont pourtant remis bien plus vite. Pourquoi le Japon a-t-il mis si longtemps ? La réponse habituelle parle de démographie, de déflation et de banques zombies. Tout cela est vrai. Mais il manque presque toujours deux pièces du puzzle, que je trouve les plus éclairantes.
Un marché dont la moitié n'était pas à vendre.
La première pièce porte un nom japonais : le mochiai, que l'on traduit par participations croisées.
Dans le Japon d'après-guerre, les entreprises ont pris l'habitude de détenir mutuellement leurs actions. La banque possède des parts de l'industriel, qui possède des parts de la banque, qui possède des parts de l'assureur, qui possède des parts du fournisseur. Ces participations n'avaient rien d'un placement. Elles scellaient des relations d'affaires durables et servaient surtout de rempart contre les rachats hostiles : difficile de prendre le contrôle d'une entreprise dont une large part du capital est entre des mains amies qui ne vendront jamais.
Au début des années 1990, ces « actionnaires stables » détenaient autour de 45 % à 50 % de la capitalisation boursière japonaise, selon la définition retenue. Autrement dit, près de la moitié du marché n'était jamais vraiment à vendre.
Pendant la bulle, ce mécanisme a joué comme un accélérateur. Moins il y a d'actions réellement disponibles, plus le prix monte vite quand la demande afflue. Les participations croisées ont aussi gonflé les bilans : quand toutes les actions montent, toutes les entreprises qui se détiennent mutuellement semblent s'enrichir en même temps.
Puis le mécanisme s'est retourné. Avec la baisse, ces montagnes d'actions sont devenues un poison pour les banques. Selon une étude de l'institut public RIETI, les actions détenues par les grandes banques représentaient en 1999 le double de leurs fonds propres les plus solides. Chaque baisse de la bourse rongeait leur capital, les obligeait à prêter moins, ce qui affaiblissait l'économie, ce qui faisait baisser la bourse. Un cercle vicieux.
L'État a fini par légiférer. Une loi de 2001 a plafonné les participations des banques en actions. Il a fallu créer un organisme public chargé de racheter les titres que les banques devaient céder. La Banque du Japon elle-même en a acheté une partie. Pendant plus d'une décennie, le marché japonais a donc eu sur le dos un vendeur structurel, obligé de céder quels que soient les prix.
Aucun investisseur particulier ne pouvait voir cela en regardant un graphique. C'est pourtant l'une des raisons profondes pour lesquelles le Nikkei a mis si longtemps à se relever.
Le scandale que les petits porteurs n'ont jamais digéré.
La seconde pièce du puzzle est psychologique.
À l'été 1991, le Japon découvre que ses quatre grandes maisons de titres, Nomura, Daiwa, Nikko et Yamaichi, ont versé près d'un milliard de dollars à une sélection de clients privilégiés pour compenser les pertes subies lors de la chute de 1990. Les grandes entreprises et les institutions amies ont été remboursées. Les particuliers, eux, ont encaissé leurs pertes sans compensation. Dans la foulée, on apprend que Nomura et Nikko ont financé les affaires d'un homme présenté comme lié à la pègre.
Le choc est immense. Compenser les pertes de certains clients devient une infraction pénale la même année. Mais le mal est fait. Pour toute une génération de Japonais, la bourse devient un jeu truqué où les initiés sont protégés et les petits paient la note.
Cette défiance a laissé une trace mesurable. Fin septembre 2025, les ménages japonais détenaient encore environ 1 122 milliards de yens en liquidités et dépôts, soit près de la moitié de leurs actifs financiers. Aux États-Unis, cette part est bien plus faible. En février 2024, au moment où le Nikkei retrouvait enfin son record, le président de la bourse de Tokyo soulignait que beaucoup de Japonais âgés restaient réticents à investir en actions après le traumatisme des années 1990, contrairement aux plus jeunes.
Les économistes Ulrike Malmendier et Stefan Nagel ont d'ailleurs montré, dans une étude devenue classique publiée dans le Quarterly Journal of Economics, que les personnes ayant connu de mauvais rendements boursiers au cours de leur vie investissent moins en actions, même des décennies plus tard. Ils les appellent les « enfants de la Dépression ». Le Japon en a produit toute une génération. Le coût le plus durable d'un krach n'est pas toujours la perte elle-même. C'est parfois la peur qu'il laisse derrière lui.
Ce que le chiffre de 34 ans cache.
Arrivé à ce stade, vous pourriez conclure que le Japon est le cauchemar absolu de l'investisseur indiciel. Ce serait aller trop vite. Le chiffre de 34 ans est exact, mais il décrit un investisseur qui n'existe presque pas.
Premier correctif : les dividendes. Le Nikkei que citent les journaux est un indice de prix. Il ne tient pas compte des dividendes versés par les entreprises. Or un investisseur qui détient un fonds indiciel touche ces dividendes, ou les réinvestit automatiquement. Selon Nikkei Inc., qui calcule l'indice, la version dividendes réinvestis a dépassé son record de 1989 dès février 2021, trois ans avant l'indice de prix. D'après le CME Group, entre fin 1989 et novembre 2024, l'indice de prix a stagné (environ 1 % de baisse en yens) quand l'indice dividendes réinvestis progressait d'environ 54 %. C'est peu sur 35 ans, mais c'est très différent de zéro.
Deuxième correctif : presque personne n'investit tout son patrimoine en une seule fois, le dernier jour de l'année 1989. La plupart des gens investissent au fil de leur vie, mois après mois, au rythme de leurs revenus. Un médecin japonais qui aurait placé une partie de son salaire ou revenu chaque mois à partir de 1990 aurait acheté des actions à des prix très bas pendant de longues années, notamment entre 2002 et 2012. Ces achats bon marché ont largement compensé les premiers achats trop chers. Le pire scénario concerne l'investisseur qui entre en une seule fois au sommet puis n'ajoute plus rien. Il est réel, mais il est rare.
Troisième correctif, le plus important : le prix de départ. Pour le comprendre, je vous propose un outil que John Bogle, le fondateur de Vanguard, aimait beaucoup. Sur longue période, le rendement des actions se décompose en trois morceaux. Le rendement du dividende. La croissance des bénéfices. La variation du PER entre le début et la fin de la période.
Les deux premiers dépendent de l'économie et des entreprises. Le troisième dépend uniquement de l'humeur des investisseurs, du prix qu'ils acceptent de payer.
Au Japon, ce troisième morceau a été dévastateur. Selon les données reprises par l'analyste David Stein, le PER du marché japonais est passé d'environ 52 en 1989 à 17 en 2024. Ce seul dégonflement a retiré environ 3 points de rendement par an, chaque année, pendant 34 ans. Les entreprises japonaises n'ont pas été si mauvaises. Elles ont augmenté leurs bénéfices, versé des dividendes. Mais les investisseurs de 1989 avaient payé d'avance plusieurs décennies de croissance.
À titre de comparaison, le marché américain affichait à la même date un PER d'environ 14. Même économie mondiale, même époque, point de départ radicalement différent. La suite a été radicalement différente aussi.
Un détour par 1929 éclaire encore mieux ce point. On lit partout qu'il a fallu 25 ans à Wall Street pour retrouver son niveau de 1929 : le Dow Jones n'a revu son sommet de septembre 1929 qu'en novembre 1954. Mais le journaliste financier Mark Hulbert a refait les calculs pour le New York Times en 2009. En tenant compte des dividendes (le rendement du dividende atteignait près de 14 % au plus bas de 1932) et de la forte baisse des prix pendant la Grande Dépression, un investisseur entré au sommet de 1929 était revenu à l'équilibre dès la fin 1936. Sept ans, pas 25. Le Japon est différent, précisément parce que ses dividendes étaient minuscules au départ (environ 0,4 % en 1989) et qu'il partait d'un prix bien plus extrême.
La renaissance, ou comment un marché remonte sans croissance.
La suite de l'histoire est peut-être la plus instructive pour un investisseur d'aujourd'hui. Depuis une dizaine d'années, la bourse japonaise remonte vigoureusement. Fin septembre 2026, le Nikkei évolue autour de 66 000 points, bien au-delà de son record de 1989. Pourtant, la croissance économique du pays reste modeste, sa population diminue et son PIB a été dépassé par celui de la Chine puis celui de l'Allemagne.
Comment un marché peut-il monter aussi fort dans un pays qui croît si peu ?
La réponse tient en un mot : la gouvernance. Pendant des décennies, beaucoup d'entreprises japonaises ont été gérées pour leurs salariés, leurs banques et leurs partenaires, bien plus que pour leurs actionnaires. Elles accumulaient de la trésorerie, versaient peu de dividendes, rachetaient rarement leurs actions et conservaient des participations croisées peu rentables.
Pour mesurer le problème, il faut un second outil, cousin du PER : le ratio cours sur valeur comptable, souvent abrégé PBR ou price to book. Il compare la valeur en bourse d'une entreprise à la valeur de ce qu'elle possède dans ses comptes, une fois ses dettes retirées. Un ratio inférieur à 1 signifie que la bourse valorise l'entreprise moins cher que ses propres actifs nets. En clair, le marché estime que les dirigeants détruisent de la valeur en conservant l'argent au lieu de le rendre ou de l'investir utilement.
À l'été 2022, 43 % des grandes entreprises japonaises cotaient sous leur valeur comptable, contre 5 % aux États-Unis et 24 % en Europe. Le 31 mars 2023, la bourse de Tokyo a fait quelque chose d'inhabituel : elle a demandé publiquement à toutes les sociétés de ses deux principaux segments d'expliquer comment elles comptaient tenir compte de leur coût du capital et de leur cours de bourse. Puis elle a publié chaque mois la liste de celles qui avaient répondu. Pas de loi, pas d'amende. Juste la pression du regard public, très efficace dans la culture japonaise des affaires.
Les effets sont visibles. Rachats d'actions en forte hausse, dividendes relevés, participations croisées cédées à un rythme inédit : elles ne représentent plus qu'environ 11 % de la capitalisation, contre près de la moitié en 1990. Selon l'étude citée plus haut, le ratio cours sur valeur comptable moyen est passé de 1,1 à 1,4 en trois ans. Warren Buffett n'a d'ailleurs pas attendu cette réforme pour parier sur le Japon : Berkshire Hathaway a annoncé en 2020 des participations dans cinq grandes maisons de commerce japonaises.
Ce retournement enseigne une leçon que beaucoup d'investisseurs trouvent contre-intuitive. Le rendement d'un actionnaire ne dépend pas directement de la croissance du pays. Il dépend du prix payé au départ et de la manière dont les entreprises traitent leurs actionnaires. La Chine a connu une croissance économique fulgurante depuis trente ans, avec des rendements boursiers souvent décevants. Le Japon a connu une croissance faible, avec une bourse qui renaît. Parier sur un pays parce que son économie promet, c'est confondre deux choses différentes.
Le jour où la banque centrale est devenue le premier actionnaire du pays.
Il reste un dernier chapitre de l'histoire japonaise, absent de la plupart des manuels. Je le trouve fascinant pour un investisseur indiciel.
En 2010, pour lutter contre la déflation et soutenir les marchés après la crise financière, la Banque du Japon a commencé à acheter des ETF actions, avec un plafond de 450 milliards de yens par an. À partir de 2013, sous le gouverneur Haruhiko Kuroda, ces achats ont pris une tout autre ampleur. En 2020, pendant la pandémie, le plafond a été porté à 12 000 milliards de yens par an. Aucune autre grande banque centrale n'est allée aussi loin.
Résultat : la Banque du Japon est devenue le premier propriétaire d'actions japonaises. Fin septembre 2025, son portefeuille d'ETF valait environ 83 000 milliards de yens en valeur de marché, pour un prix d'achat de 37 100 milliards. De l'ordre de 7 % de toute la bourse de Tokyo.
Elle a cessé d'acheter en mars 2024. Le 19 septembre 2025, elle a décidé de commencer à vendre, à un rythme d'environ 330 milliards de yens par an en valeur comptable, soit environ 0,05 % des volumes échangés. À ce rythme, il faudrait autour de 112 ans pour tout écouler. Le gouverneur Kazuo Ueda l'a lui-même reconnu : un siècle. Les premières ventes ont eu lieu en janvier 2026.
Pourquoi est-ce important pour vous ? Parce que cet épisode montre qu'un marché peut avoir, pendant des années, un acheteur qui ne se soucie ni des prix ni des bénéfices. Un jour, cet acheteur devient vendeur. La Banque du Japon a choisi un rythme si lent qu'il ne devrait presque pas se remarquer, en s'inspirant de sa propre expérience avec les actions rachetées aux banques dans les années 2000, dont les dernières ont été vendues en juillet 2025. Mais la leçon demeure : les flux qui font monter un marché ne sont pas toujours ceux qu'on imagine.
Le miroir tendu à l'investisseur de 2026.
J'en arrive à la partie qui me semble la plus utile. Et la plus délicate.
Relisez ce chiffre : en 1989, le Japon représentait environ 45 % de l'indice mondial des marchés développés. Aucun investisseur indiciel n'avait décidé de miser la moitié de son épargne sur Tokyo. C'est l'indice qui l'avait décidé pour lui, parce qu'un indice pondéré par la capitalisation achète chaque marché en proportion de sa valeur boursière. Plus un marché monte, plus il pèse. Plus il pèse, plus l'indice en achète.
Ce mécanisme n'est pas un défaut. C'est ce qui rend la gestion indicielle si peu coûteuse et si efficace : elle suit le jugement collectif du marché, qui se trompe rarement de manière prévisible. Mais il a une conséquence qu'il faut connaître. Un indice mondial détient toujours davantage de ce qui a le plus monté. Y compris quand ce qui a le plus monté est devenu cher.
Aujourd'hui, la situation n'a rien à voir avec celle de 1989 dans le détail, mais la mécanique est la même. Fin août 2026, d'après la fiche officielle de l'indice MSCI World, les entreprises américaines représentent environ 72 % de l'indice. Les dix plus grandes valeurs, toutes américaines et pour la plupart liées à la technologie, en pèsent environ 27 % à elles seules. Nvidia représente à elle seule plus de 5,5 %.
Je ne vous dis pas que le marché américain est une bulle. Je n'en sais rien. Personne n'en sait rien avec certitude. Les entreprises américaines d'aujourd'hui dégagent des bénéfices considérables et réels, ce qui n'était pas le cas de nombreuses entreprises japonaises en 1989. Je vous dis simplement ceci : en 1989, un investisseur mondial diversifié était, sans le savoir, très concentré sur un seul pays. En 2026, il l'est aussi, sur un autre pays. Cela mérite d'être su, pas d'être craint. A titre informatif, un autre indice monde, plus large, le FTSE All World est concentré à environ 60% dans des entreprises américaines.
Ce qui protège vraiment.
Que retenir de 34 ans d'histoire japonaise pour votre propre épargne ? Je vois cinq enseignements, qui valent bien au-delà de Tokyo.
Le premier est la diversification géographique réelle. L'investisseur japonais de 1989 qui ne possédait que des actions japonaises a vécu un cauchemar. Celui qui possédait un portefeuille mondial a subi une baisse, puis a été porté par le reste du monde pendant que le Japon stagnait. Aucun pays, aussi dominant soit-il, ne mérite toute votre épargne. Savoir quelle part de votre portefeuille dépend d'un seul pays fait partie des devoirs élémentaires de l'investisseur. Si vous acceptez cette concentration, que ce soit un choix conscient.
Le deuxième est la régularité. Les versements mensuels transforment une baisse prolongée en période de soldes. Ce n'est pas une consolation théorique : c'est ce qui sépare l'investisseur japonais ruiné de celui qui s'en est sorti. Encore faut-il continuer à investir quand tout le monde autour de vous a abandonné.
Le troisième est l'humilité face au prix. Un excellent actif acheté trop cher peut devenir un mauvais placement pendant très longtemps. Vous n'avez pas besoin de calculer des PER tous les matins. Il suffit de garder en tête que l'enthousiasme général a un coût qui se paie plus tard.
Le quatrième est l'horizon. L'expérience japonaise, comme celle de 1929, montre que le temps répare beaucoup de choses, à condition de lui en laisser vraiment. Un horizon de 10 ans peut être insuffisant. Un horizon de 25 ou 30 ans, avec des versements réguliers et des dividendes réinvestis, a presque toujours été récompensé sur les grands marchés diversifiés. Presque toujours n'est pas toujours. C'est justement pour cela qu'on diversifie.
Le cinquième, enfin, est d'ordre psychologique. Je vous propose un petit exercice avant de fermer cet article. Prenez une feuille et écrivez, dès aujourd'hui, ce que vous ferez si votre portefeuille reste sous l'eau pendant 10 ans. Continuerez-vous vos versements ? À quelles conditions changeriez-vous d'avis ? Qui appellerez-vous avant de vendre ? Rangez cette feuille avec vos documents financiers. Le jour où la tempête viendra (elle viendra), ce n'est pas votre raison d'aujourd'hui qui décidera, c'est votre peur de demain. Autant lui laisser des instructions écrites. Nous conseillons et guidons les patients à écrire des directives anticipées. Cela marche bien non ? Autant le faire également sur ce type de sujet, où l'irrationnel peut prendre le dessus.
Ce que Tokyo nous apprend.
L'histoire du Japon ne prouve pas que l'investissement passif échoue. Elle prouve autre chose, de plus subtil et de plus utile.
Elle prouve que le prix d'entrée compte énormément, qu'un marché peut rester fermé aux petits porteurs par des mécanismes invisibles, que la confiance détruite met des décennies à revenir et qu'une concentration excessive sur un seul pays peut coûter une génération. Elle prouve aussi que les dividendes, les versements réguliers, la diversification et le temps adoucissent considérablement le pire scénario de l'histoire boursière moderne.
Mark Twain avait raison de se moquer d'octobre. Tous les mois sont dangereux pour qui spécule. Pour qui investit avec méthode, en revanche, les mois dangereux sont surtout ceux où la peur ou l'euphorie lui font abandonner sa méthode (#directivesanticipées).
Les Japonais de 1989 n'ont pas manqué d'intelligence. Ils ont manqué de recul. Trente-quatre ans plus tard, vous avez la chance de pouvoir apprendre de leur histoire sans avoir à la vivre.





