L'inconnu à qui vous devez votre retraite

Donneriez-vous 1 500 euros par mois à un inconnu pendant trente ans ? C'est pourtant ce que vous demande votre épargne retraite. Des chercheurs ont découvert que notre cerveau traite notre moi futur un peu comme un étranger. Les médecins y sont particulièrement exposés. Voici pourquoi, et comment faire enfin connaissance avec lui.
Version 1.0.0
January 2026
Published
L'inconnu à qui vous devez votre retraite

Je voudrais commencer par une proposition un peu étrange.

Imaginez qu'un inconnu vous aborde à la sortie de votre cabinet. Il est poli, bien habillé, plutôt sympathique. Il vous explique qu'il aura besoin d'argent dans trente ans et vous demande de lui verser 1 500 euros par mois d'ici là. Pas de contrepartie, pas de reçu fiscal, juste la promesse qu'il vous en sera reconnaissant.

Vous refuseriez, évidemment. N'importe quelle personne sensée refuserait.

Maintenant, retournez la scène. Cet inconnu, c'est vous. Vous à 70 ans, avec quelques kilos de moins ou de plus, une vue qui baisse, des genoux qui grincent le matin, peut-être un petit-enfant sur les genoux. Et c'est précisément ce que vous demande l'épargne retraite : priver la personne que vous êtes aujourd'hui, celle qui a des envies concrètes et des factures bien réelles, au profit d'une personne que vous n'avez jamais rencontrée.

L'idée peut sembler n'être qu'une jolie formule. Elle ne l'est pas. Depuis une quinzaine d'années, des chercheurs en psychologie, en économie comportementale puis en neurosciences ont montré que notre cerveau traite réellement notre moi futur un peu comme un étranger. Chez certains d'entre nous, beaucoup plus que chez d'autres. Et cette différence se voit, des décennies plus tard, sur les relevés bancaires.

Cet article raconte cette recherche. Il explique aussi pourquoi les médecins, qui passent leurs journées au contact de la vieillesse, sont paradoxalement bien placés pour tomber dans le piège. Il se termine par des exercices simples, validés par des études, pour faire enfin connaissance avec cet inconnu.

Le philosophe qui ne se sentait pas si seul dans sa tête.

L'histoire commence loin des marchés financiers, dans les couloirs d'Oxford.

Au début des années 1970, le philosophe britannique Derek Parfit s'attaque à une question qui paraît simple : qu'est-ce qui fait que je suis la même personne qu'il y a vingt ans ? Mon corps a changé, mes cellules se sont renouvelées, mes opinions ont évolué, mes souvenirs d'enfance sont devenus flous. Qu'est-ce qui relie réellement l'adolescent que j'étais à l'adulte que je suis ?

Sa réponse, développée plus tard dans Reasons and Persons (1984), a fait l'effet d'une petite bombe. Selon Parfit, l'identité personnelle n'est pas un bloc indivisible. C'est une affaire de degré. Ce qui nous relie à notre moi passé ou futur, c'est une chaîne de connexions psychologiques : des souvenirs partagés, des intentions qui se prolongent, des traits de caractère qui persistent. Plus ces connexions sont fortes, plus nous sommes « la même personne ». Plus elles sont faibles, plus notre moi lointain ressemble à quelqu'un d'autre.

Parfit en tirait une conséquence vertigineuse. Si mon moi de 70 ans n'est relié à moi que par des fils ténus, pourquoi aurais-je davantage de raisons de me sacrifier pour lui que pour un inconnu ? Les débats sur l'identité personnelle ne se sont jamais vraiment refermés depuis.

Quelques années plus tard, un économiste s'empare du problème sous un angle plus terre à terre. Thomas Schelling, futur prix Nobel, publie en 1978 un court article au titre malicieux, « Egonomics, or the Art of Self-Management ». Il y décrit l'homme qui règle son réveil à six heures pour aller courir, puis l'éteint rageusement à six heures en maudissant celui qui l'a programmé. Deux personnes semblent cohabiter dans le même corps : celle qui planifie et celle qui subit. Elles n'ont pas les mêmes intérêts. Elles ne se font pas toujours confiance.

Si vous avez déjà promis de ne plus toucher au chocolat avant de vider la tablette le soir même, vous connaissez ces deux personnages. Tant que l'enjeu est une tablette de chocolat, c'est anecdotique. Quand l'enjeu est trente ans de retraite, ça l'est beaucoup moins.

Une expérience au goût amer.

Les philosophes posent des questions. Les psychologues aiment bien les tester.

En 2008, à Princeton, Emily Pronin et ses collègues ont imaginé une expérience délicieusement désagréable. Ils ont présenté aux participants un liquide franchement répugnant, un mélange de ketchup et de sauce soja, en leur expliquant qu'il servait à une étude sur le dégoût. La question était simple : quelle quantité accepteriez-vous d'en boire ?

La subtilité tenait à la personne qui devait boire. Certains participants décidaient pour eux-mêmes, immédiatement. D'autres décidaient pour eux-mêmes, mais lors d'une séance programmée au semestre suivant. D'autres enfin décidaient pour un autre participant.

Les résultats, publiés dans le Personality and Social Psychology Bulletin, sont d'une netteté troublante. Les décisions prises pour le moi futur ressemblaient à celles prises pour autrui. Elles différaient nettement de celles prises pour le moi présent. On s'épargne volontiers la corvée aujourd'hui. On en charge sans trop d'états d'âme l'inconnu qui habitera notre corps dans quelques mois, exactement comme on en chargerait un parfait étranger.

Les auteurs ont répété l'expérience dans d'autres contextes : accepter de consacrer du temps à aider des camarades en pleine période d'examens, ou renoncer à un gain de loterie immédiat pour un gain plus élevé plus tard. Même schéma. Détail important pour la suite : l'effet apparaissait pour des décisions réelles, pas pour des décisions purement hypothétiques. Quand il faut vraiment boire, le moi présent se protège. Le moi futur, lui, n'est pas là pour se défendre.

Ce que révèle l'IRM.

Jusqu'ici, tout cela pourrait n'être qu'une manière de parler. Il restait à savoir si le cerveau fait réellement cette distinction.

C'est la question qu'a posée un jeune chercheur de Stanford, Hal Hershfield, avec le neuroscientifique Brian Knutson. En 2009, ils ont placé des volontaires dans un appareil d'IRM fonctionnelle et leur ont demandé d'évaluer si certains adjectifs (courageux, drôle, anxieux, etc.) s'appliquaient à quatre personnes : eux-mêmes aujourd'hui, eux-mêmes dans dix ans, une célébrité aujourd'hui, cette même célébrité dans dix ans.

On savait déjà qu'une région située à l'avant du cerveau, dans sa partie médiane, s'active davantage quand nous pensons à nous-mêmes que quand nous pensons à autrui. Les chercheurs ont observé qu'une zone précise de ce réseau, le cortex cingulaire antérieur rostral, réagissait différemment selon qu'il s'agissait du moi présent ou du moi futur. Chez certains participants, penser à soi dans dix ans produisait une activité qui se rapprochait de celle observée pour une autre personne.

Le résultat le plus intéressant est venu ensuite. Dans une tâche séparée, les mêmes volontaires devaient choisir entre de petites sommes tout de suite et des sommes plus importantes plus tard. Ceux dont le cerveau distinguait le plus nettement le moi présent du moi futur étaient aussi ceux qui préféraient le plus l'argent immédiat. L'étude, publiée dans Social Cognitive and Affective Neuroscience, montrait pour la première fois un lien entre la manière dont le cerveau se représente le moi futur et la propension à sacrifier l'avenir.

Je tiens à rester prudent, parce que l'imagerie cérébrale se prête facilement aux titres spectaculaires. Personne ne peut affirmer que votre cerveau « voit » votre moi futur comme un étranger au sens littéral. Ce que montre l'étude est plus modeste et plus intéressant à la fois : le degré de distance que notre cerveau met entre nous et notre moi futur varie d'une personne à l'autre. Et ce degré prédit des comportements très concrets.

Un petit test avant d'aller plus loin.

Je vous propose de faire une pause pour vous tester vous-même. Ce test vient directement des travaux de Hershfield. Il ne prend que quelques secondes.

Imaginez sept paires de cercles. Dans chaque paire, un cercle représente la personne que vous êtes aujourd'hui, l'autre la personne que vous serez dans dix ans. Dans la première paire, les deux cercles sont complètement séparés, ils ne se touchent pas. Dans la deuxième, ils se frôlent. Puis ils se chevauchent un peu plus à chaque étape, jusqu'à la septième paire où ils se superposent presque entièrement.

Laquelle de ces sept paires décrit le mieux la relation entre vous et vous dans dix ans ?

Ne réfléchissez pas trop. Notez simplement le premier chiffre qui vous vient à l'esprit.

Voici pourquoi cette question compte. En 2009, dans une série de trois études publiée dans Judgment and Decision Making, Hershfield et ses collègues ont montré que les personnes qui choisissaient des cercles très chevauchants se comportaient différemment des autres. Elles dépréciaient moins les gains futurs dans les tâches de laboratoire. Elles décrivaient leur moi présent et leur moi futur avec davantage d'adjectifs communs. Surtout, elles avaient accumulé plus d'actifs financiers au cours de leur vie. Ce lien persistait même après avoir tenu compte de leur âge et de leur niveau d'études.

Autrement dit, à revenus comparables, à formation comparable, ceux qui se sentent reliés à leur moi futur épargnent davantage. Pas parce qu'ils sont plus intelligents ou plus disciplinés, mais parce que donner à son moi futur leur coûte moins. Pour eux, épargner ressemble à se faire un cadeau. Pour les autres, cela ressemble à faire l'aumône à un inconnu.

Si vous avez choisi une paire de cercles bien séparés, rassurez-vous. Vous n'êtes pas condamné. La suite de cet article montre justement que ce lien se travaille.

Le jour où un prix Nobel a vieilli des étudiants.

L'expérience la plus célèbre de ce champ de recherche a été publiée en 2011 dans le Journal of Marketing Research. Parmi ses signataires figure un nom qui ne passe pas inaperçu : William Sharpe, prix Nobel d'économie 1990, l'homme du ratio de Sharpe que tout investisseur a croisé un jour.

L'idée était d'une simplicité désarmante. Si les gens n'épargnent pas pour leur moi futur parce qu'ils ne parviennent pas à se le représenter, pourquoi ne pas le leur montrer ?

Les chercheurs ont photographié des étudiants de face et de profil, puis ils ont utilisé un logiciel de modélisation pour construire un modèle en trois dimensions de leur visage. Le logiciel faisait ensuite vieillir ce visage pour créer une version crédible de l'étudiant à 70 ans : peau plus fine, traits affaissés, cheveux gris. Dans une des études, les participants rencontraient cet avatar en réalité virtuelle, face à un miroir. Quand ils bougeaient la tête, leur double âgé bougeait avec eux.

Puis venait la question qui intéressait les chercheurs. Si vous receviez soudain 1 000 dollars, comment les répartiriez-vous entre plusieurs usages, dont un compte de retraite ?

Les participants qui avaient vu leur avatar vieilli ont placé en moyenne plus du double sur le compte retraite (172 dollars contre 80 pour ceux qui avaient vu leur avatar actuel). Dans une autre variante menée en ligne, des adultes qui travaillaient déjà acceptaient d'allouer à leur retraite une part de leur salaire nettement plus élevée après avoir vu leur visage vieilli.

Ce résultat a fait le tour du monde. Des assureurs et des gestionnaires de fonds de pension ont intégré des outils de vieillissement du visage dans leurs applications. Et c'est là que je dois jouer mon rôle de trouble-fête, parce que vous méritez l'histoire complète.

Les échantillons de ces études étaient petits, de quelques dizaines de personnes par condition. Les sommes étaient hypothétiques : personne ne mettait vraiment de l'argent de côté. Le département du Travail américain, qui évalue la solidité des études utilisées pour les politiques publiques, note d'ailleurs que dans la première des quatre expériences, l'écart en faveur du groupe « avatar » n'atteignait pas le seuil de significativité statistique. Une revue systématique publiée en 2025 sur l'ensemble des interventions de ce type confirme que le domaine est prometteur, mais que les effets varient beaucoup selon les méthodes.

Ma lecture est la suivante. L'avatar n'est pas une baguette magique. En revanche, l'ensemble de ces travaux converge dans la même direction : rendre le moi futur plus présent, plus concret, plus familier modifie nos choix. C'est une piste sérieuse, pas une recette miracle.

Ce qui marche mieux que la peur.

Une question vient naturellement ensuite. Faut-il faire peur aux gens pour qu'ils épargnent ? Leur montrer un moi futur pauvre, malade, dépendant ?

La recherche suggère une autre voie, plus subtile.

En 2012, Christopher Bryan et Hal Hershfield ont mené une expérience non plus en laboratoire, mais dans une vraie entreprise, avec de vraies données d'épargne salariale. Les employés recevaient l'un de deux messages pour les encourager à épargner davantage pour leur retraite. Le premier faisait appel à leur intérêt bien compris : épargner est rationnel, c'est dans votre intérêt. Le second faisait appel à un sentiment de responsabilité envers leur moi futur, un peu comme on se sent responsable d'un proche qui compte sur nous.

Le message fondé sur la responsabilité envers le moi futur a produit une hausse de l'épargne plus forte que le message fondé sur l'intérêt personnel. Avec une condition importante : il ne fonctionnait que chez les personnes qui se sentaient déjà connectées à leur moi futur. On ne se sent pas responsable d'un étranger. On se sent responsable de quelqu'un qu'on connaît.

Voilà pourquoi la peur fonctionne mal. Montrer à quelqu'un un avenir sombre, c'est souvent lui donner une raison supplémentaire de détourner le regard. Ce qui fonctionne, c'est de créer de la familiarité, puis de l'affection, puis un sentiment d'engagement.

Les travaux ultérieurs vont dans le même sens et débordent largement de la finance. Une étude de Hershfield, Cohen et Thompson publiée en 2012 a montré que les personnes peu connectées à leur moi futur prenaient plus facilement des décisions contraires à l'éthique : quand les conséquences retombent sur un inconnu, on est moins regardant. Une autre recherche, menée par Joseph Reiff, Hal Hershfield et Jordi Quoidbach, a suivi des participants pendant dix ans. Ceux qui se percevaient comme semblables à leur moi futur déclaraient une meilleure satisfaction de vie une décennie plus tard.

Se sentir relié à celui qu'on sera ne sert donc pas seulement à mieux épargner. C'est peut-être une condition pour mieux vivre.

Pourquoi les médecins sont particulièrement exposés.

J'en viens à vous, puisque ce blog s'adresse d'abord aux médecins. Et je vais vous dire une chose qui peut surprendre : je pense que notre métier nous rend plus vulnérables à ce piège que la moyenne.

Premier piège : la gratification différée qui donne l'impression d'avoir déjà payé.

Aucune profession ne pratique le sacrifice du présent au profit du futur avec autant d'intensité que la médecine. Six ans d'études, puis l'internat, des gardes, des week-ends perdus, des revenus modestes pendant que les amis d'école de commerce achetaient leur premier appartement. Nous avons tous fait ce pari : souffrir maintenant pour vivre mieux plus tard.

Le problème survient au moment de l'installation ou du premier poste stable. Le « plus tard » est enfin arrivé. Après quinze ans de sacrifices, l'idée de continuer à se priver pour un moi encore plus lointain paraît presque absurde. On a l'impression d'avoir déjà réglé l'addition. Le moi futur pour lequel nous avons tant travaillé, c'était nous, maintenant. Celui de 70 ans n'était pas dans le contrat.

C'est humain. C'est même compréhensible. Mais c'est exactement ce raisonnement qui peut conduire un médecin aux revenus confortables à arriver à 55 ans avec un patrimoine financier bien plus modeste que ce que ses revenus auraient permis.

Deuxième piège : une identité soudée à la blouse.

Quand on demande à un médecin qui il est, il répond souvent par son métier avant de répondre par son prénom. Notre identité professionnelle est forte, construite tôt, entretenue chaque jour par le regard des patients. C'est une force pendant la carrière. Cela devient une difficulté quand il faut imaginer la suite.

Relisez le test des cercles. Pour se sentir relié à son moi de 70 ans, encore faut-il pouvoir se le représenter. Or beaucoup de médecins peinent à s'imaginer sans leur activité. Qui serai-je quand je ne soignerai plus ? Qu'est-ce qui remplira mes journées ? Faute de réponse, le moi retraité reste une silhouette floue. Et on n'épargne pas pour une silhouette floue.

Troisième piège, le plus subtil : la distance clinique.

Pensez au dernier patient de plus de 75 ans que vous avez vu. Vous connaissez ses traitements, ses antécédents, peut-être ses inquiétudes sur son loyer en EHPAD ou sur la pension qui ne suffit plus. Vous avez sans doute été attentif et bienveillant. Mais vous êtes-vous dit, ne serait-ce qu'une seconde, « c'est moi dans trente ans » ?

Probablement pas. Et c'est normal. En psychiatrie, nous connaissons bien ces mécanismes de mise à distance qui permettent au soignant de rester efficace face à la souffrance. On ne peut pas s'identifier à chaque patient sans s'épuiser. Cette distance protège. Elle a pourtant un effet secondaire discret : nous côtoyons la vieillesse tous les jours sans jamais la laisser nous concerner. Nous rencontrons notre moi futur à chaque consultation. Et nous le traitons avec la courtoisie qu'on réserve aux inconnus.

Il y a là un paradoxe que je trouve saisissant. Aucune profession n'est mieux placée pour savoir à quoi ressemble la vie à 80 ans, ce qu'elle coûte, ce qu'elle exige. Et c'est peut-être aussi celle qui s'autorise le moins à y penser pour elle-même.

Faire connaissance avec l'inconnu.

La bonne nouvelle, c'est que la continuité avec son moi futur n'est pas un trait figé. Les études que je vous ai présentées ne se contentent pas de mesurer. Elles montrent que ce lien peut se renforcer. Voici les exercices que je trouve les plus utiles, ceux qui reposent sur des travaux publiés et qui s'intègrent facilement dans une vie chargée.

Échanger des lettres avec vous-même.

C'est mon exercice préféré. C'est aussi l'un des mieux étudiés.

En 2021, deux chercheurs de l'université Wilfrid Laurier au Canada, Yuta Chishima et Anne Wilson, ont testé un exercice en deux temps. D'abord, écrire une lettre à son moi futur. Ensuite, étape décisive, se mettre dans la peau de ce moi futur et écrire la réponse. Chez des lycéens, ceux qui ont fait cet échange de lettres ont vu leur sentiment de continuité avec leur moi futur augmenter, avec une meilleure planification de leur parcours. D'autres travaux ont montré qu'écrire à son moi lointain, vingt ans plus tard plutôt que trois mois plus tard, amenait les participants à faire davantage d'exercice physique.

Voici comment je vous propose de le faire.

Prenez une feuille, pas un clavier. Écrivez à la personne que vous serez à 70 ans. Parlez-lui de votre vie actuelle, de vos priorités, de ce que vous espérez pour elle. Soyez honnête, y compris sur ce que vous ne faites pas encore pour elle.

Puis, le lendemain, reprenez une feuille et répondez-vous. Vous avez 70 ans. Où vivez-vous ? Avec qui ? À quoi ressemblent vos matinées ? Qu'est-ce qui vous rend heureux ? Et surtout, qu'auriez-vous aimé que votre moi de 40 ans sache, ou fasse, ou arrête de faire ?

Vous serez peut-être surpris par ce qui sort de cette seconde lettre. La plupart des gens découvrent que leur moi futur n'est pas si exigeant. Il ne demande pas un yacht. Il demande de la sécurité, du temps pour ses proches, la liberté de ne pas dépendre de ses enfants, parfois simplement de ne pas avoir à s'inquiéter.

Regarder votre visage vieilli.

Il existe aujourd'hui des applications gratuites capables de vieillir une photo de votre visage en quelques secondes. Ce n'est pas un gadget, c'est une version grand public de l'outil utilisé par Hershfield et Sharpe.

Faites-le une fois, calmement, sans chercher à rire de vous-même. Regardez ce visage pendant une minute. C'est la personne qui profitera de chaque euro que vous placez aujourd'hui, ou qui souffrira de chaque euro que vous ne placez pas. Vous pouvez même imprimer cette photo et la glisser à côté de vos relevés d'épargne. Elle vous rappellera pour qui vous faites l'effort.

Décrire une journée précise.

Les montants abstraits ne parlent pas au cerveau. « Un capital de 1,2 million d'euros » ne mobilise aucune émotion. Une journée, si.

Décrivez par écrit une journée ordinaire de votre retraite, heure par heure. À quelle heure vous levez-vous ? Que prenez-vous au petit-déjeuner ? Qui appelez-vous ? Où marchez-vous ? Qu'est-ce qui coûte de l'argent dans cette journée ? Qu'est-ce qui n'en coûte pas ?

Cet exercice a un double effet. Il rend le moi futur plus vivant, ce qui renforce la continuité. Il donne aussi, sans que vous vous en rendiez compte, une estimation bien plus réaliste de vos besoins que n'importe quel simulateur en ligne.

Donner un nom à votre épargne.

Un compte qui s'appelle « PER n° 4521 » n'appartient à personne. Un compte qui s'appelle « Moi à 70 ans » ou « La maison au bord du lac » appartient à quelqu'un.

La plupart des banques et des courtiers permettent aujourd'hui de renommer ses comptes ou ses enveloppes. Utilisez cette possibilité. C'est un geste minuscule, mais il transforme la manière dont vous vivez chaque versement. Vous ne perdez plus de l'argent, vous le confiez à quelqu'un.

Transformer le virement en cadeau.

Dernier conseil, probablement le plus puissant : automatisez.

Un virement programmé le lendemain de votre salaire / le dernier jour du mois vers votre épargne de long terme résout une partie du problème sans même avoir besoin de le régler. Le moi présent n'a pas à renoncer chaque mois. La décision a été prise une fois, par la version la plus lucide de vous-même.

Mais je vous invite à aller plus loin que l'automatisation. Quand vous recevez la notification de ce virement, prenez une seconde pour le vivre comme ce qu'il est vraiment : un cadeau envoyé à quelqu'un que vous aimez et que vous finirez par devenir. Ça peut paraître naïf. Les travaux de Bryan et Hershfield suggèrent pourtant que c'est précisément ce sentiment de responsabilité affectueuse, bien plus que le calcul, qui fait tenir l'effort dans la durée.

Ce que votre moi futur voudrait vous dire.

Combien de fois avez-vous entendu un patient âgé vous dire, sous une forme ou une autre : « Je ne pensais pas vivre aussi longtemps » ? La phrase est prononcée parfois avec humour, parfois avec inquiétude, souvent avec un peu des deux.

Personne ne pense vivre aussi longtemps. C'est tout le problème. Nous préparons notre avenir comme s'il appartenait à quelqu'un d'autre, puis nous nous réveillons un jour dans le corps de cet autre, avec les conséquences de nos choix.

L'épargne n'est pas une affaire de privation. Elle est une affaire de relation. Tant que votre moi de 70 ans restera un inconnu, chaque euro mis de côté pour lui ressemblera à un sacrifice. Le jour où vous le connaîtrez, où vous saurez à quoi ressemblent ses matinées et ce qui le rend heureux, ce même euro deviendra un geste de soin.

Nous savons prendre soin des autres. C'est notre métier. Il ne reste qu'à étendre ce soin à un patient un peu particulier, celui que vous croiserez un jour dans votre miroir.

Écrivez-lui cette lettre. Il attend de vos nouvelles.

Pour aller plus loin, Hal Hershfield a rassemblé l'ensemble de ses travaux dans un livre (qui sera le livre du mois) accessible, Your Future Self (2023), qui n'existe pour l'instant qu'en anglais.

Fabrice
Fabrice
Cofondateur
17 octobre 2026
Publié le
Oct 18, 2026
Mis à jour le

Recevez notre Newsletter.

Ce qu'on aurait aimé lire quand on a commencé. Rédigé par ceux qui l'ont fait avant vous.