Imaginez deux personnes qui reçoivent, le même jour, un chèque de mille euros.

La première est une étudiante qui vit avec 700 euros par mois. Ces mille euros ne sont pas une somme, ce sont une respiration. La perspective de finir le mois sans compter chaque course, de remplacer des chaussures trouées, de dire oui à un week-end avec des amis sans calculer. Ces mille euros vont se transformer en dizaines de petits soulagements, en nuits de sommeil retrouvées.

La seconde est une cadre supérieure qui gagne 15 000 euros par mois. Elle voit passer ce chèque sur son compte, hausse vaguement un sourcil puis l'oublie avant le dîner. Ces mille euros ne changent rien à sa journée, rien à ses nuits, rien à ses possibles. Ils rejoignent une masse indistincte de chiffres sur un relevé.

Même somme. Deux mondes. Voilà, tenue dans une image toute simple, l'une des vérités les plus importantes et les plus négligées de notre rapport à l'argent.

Une intuition vieille de trois siècles.

Cette idée porte un nom un peu austère : l'utilité marginale décroissante de l'argent. Traduisons. Chaque euro supplémentaire vous apporte quelque chose, toujours, mais un peu moins que l'euro précédent. La valeur de l'argent ne se mesure pas en chiffres absolus, elle se mesure en fonction de ce que vous possédez déjà.

Ce n'est pas une lubie de développement personnel moderne. En 1738, un mathématicien suisse du nom de Daniel Bernoulli (pour certains vu en p1) s'attaque à une énigme qui tourmentait les savants de son époque, connue sous le nom de paradoxe de Saint-Pétersbourg. Sans entrer dans la mécanique du problème, disons qu'il posait la question suivante : pourquoi les gens refusent-ils de miser de grosses sommes dans un jeu dont le gain moyen est pourtant infini ?

La réponse de Bernoulli fut lumineuse. Les gens ne raisonnent pas sur la somme d'argent en jeu, mais sur ce que cette somme leur apporte réellement. Et il énonce alors le principe : un gain de mille ducats compte bien davantage pour un pauvre que pour un homme fortuné, même si le montant est identique. La satisfaction tirée de la richesse, écrit-il en substance, croît toujours, mais de plus en plus lentement à mesure que la richesse augmente. Pour donner une forme à cette intuition, il proposa même une courbe, celle du logarithme, dont la particularité est précisément de monter sans cesse tout en s'aplatissant progressivement.

Retenez surtout la forme de cette courbe, parce que c'est elle qui raconte votre vie financière. Au début, quand vous n'avez presque rien, chaque euro gagné vous fait faire un bond de bien-être immense. Passer de la précarité à la sécurité, c'est un changement de nature, pas de degré. Puis, à mesure que vous montez, la pente s'adoucit. Vous continuez de gagner en confort, mais chaque marche vous procure une émotion un peu plus faible que la précédente. Le premier million transforme votre existence. Le deuxième, beaucoup moins. Le dixième ne fait souvent que changer les chiffres d'un tableau que vous ne regardez même plus.

Ce que la science moderne en a fait.

Trois siècles plus tard, les chercheurs ont voulu vérifier cette vieille intuition avec des données. Et c'est là que l'histoire devient passionnante, parce qu'elle a connu un rebondissement.

En 2010, un des plus grands psychologues du vingtième siècle, Daniel Kahneman, s'associe à l'économiste Angus Deaton. Ensemble, ils épluchent plus de 450 000 réponses d'Américains interrogés sur leur humeur au quotidien. Leur conclusion fait le tour du monde : le bien-être émotionnel augmente bien avec le revenu, mais seulement jusqu'à un certain seuil, situé autour de 75 000 dollars par an. Au-delà, la courbe s'aplatit. Gagner plus ne rendrait pas plus heureux. La formule a frappé les esprits, tant elle semblait confirmer une sagesse populaire rassurante : l'argent ne fait pas le bonheur passé un certain point.

Onze ans plus tard, un jeune chercheur de Wharton, Matthew Killingsworth, refait l'expérience autrement. Plutôt que de demander aux gens de se souvenir de toute une journée, il les sollicite en temps réel, par une application sur leur téléphone, à des moments aléatoires : là, maintenant, comment vous sentez-vous ? Son verdict de 2021 contredit frontalement le précédent. Chez lui, le bonheur continue de grimper avec le revenu, sans plateau, y compris bien au-delà des fameux 75 000 dollars.

Deux études sérieuses, deux conclusions opposées. Que fait la science quand deux de ses grands noms se contredisent ?

La plus belle réconciliation de la recherche récente.

Plutôt que de s'affronter par articles interposés pendant dix ans, Kahneman et Killingsworth ont fait quelque chose de rare et de magnifique. Ils ont décidé de collaborer. Ils ont mis en commun leurs données brutes, les ont réanalysées ensemble, avec l'aide d'une troisième chercheuse neutre chargée d'arbitrer. Cette démarche porte un nom : la collaboration adverse. Leur article commun, au titre désarmant de sincérité, Income and emotional well-being: A conflict resolved, paraît en 2023.

Et le résultat est d'une grande finesse. Ils avaient tous les deux raison, mais au sujet de personnes différentes.

Pour la grande majorité des gens, le bonheur continue bel et bien de progresser avec le revenu, largement au-delà de 100 000 dollars. Pour les plus heureux d'entre nous, il accélère même. Killingsworth avait donc vu juste. Mais il existe une minorité malheureuse, présente dans chaque tranche de revenu, dont le bien-être remonte fortement jusqu'à un certain seuil, puis cesse de progresser. Pour ces personnes-là, dont le mal-être ne vient pas d'un manque d'argent, l'argent atteint vite ses limites. Kahneman n'avait pas vu un plateau général, il avait vu le plafond de la souffrance de ceux que l'argent ne pouvait pas soigner.

La leçon la plus profonde tient dans cette nuance. L'argent est extraordinairement efficace pour supprimer une forme de malheur, celui qui naît du manque, de l'insécurité, de l'incapacité à payer une facture ou à soigner un proche. Il est beaucoup moins efficace pour fabriquer du bonheur là où la source du mal-être n'a rien de matériel. Autrement dit, l'argent achète surtout l'absence de certains malheurs. C'est déjà immense. Mais ce n'est pas la même chose que d'acheter de la joie.

Ce que cela change pour vous, concrètement.

Toute cette théorie serait un simple objet de curiosité si elle ne nous obligeait pas à revoir la façon dont nous menons notre vie. Or elle nous y oblige.

Première conséquence, la plus dérangeante. Si chaque euro suivant vaut un peu moins que le précédent, alors l'effort que vous consacrez à le gagner devient de plus en plus cher payé. Songez-y. Le jeune qui accepte des heures supplémentaires pour sortir de la précarité fait un marché formidable : il échange du temps contre un bien-être considérable. Le cadre déjà aisé qui sacrifie ses week-ends et sa santé pour une prime marginale fait, lui, un marché de plus en plus perdant. Il paie son temps, sa ressource la plus rare et la seule vraiment non renouvelable, avec des euros dont la valeur ressentie s'effondre. La courbe de Bernoulli, retournée, devient une courbe du coût réel de votre ambition.

Deuxième conséquence, plus apaisante. Cette loi vous autorise à définir un point d'assez. Non pas un plafond imposé, mais un seuil choisi, à partir duquel vous décidez consciemment que la course au revenu supplémentaire cède la place à la récolte de ce que vous avez bâti. Ce seuil est personnel, il n'existe aucun chiffre universel. Mais le simple fait de vous poser la question, combien me faut-il vraiment pour vivre la vie que je désire, vous replace aux commandes. La plupart des gens ne se la posent jamais. Ils poursuivent un « toujours plus » qui n'a pas de fin, parce qu'une cible sans borne ne s'atteint pas.

Troisième conséquence, la plus riche peut-être. Si l'argent au-delà d'un certain point n'ajoute plus grand-chose sur la courbe du bien-être, alors l'enjeu se déplace. La vraie question n'est plus « comment en gagner davantage », mais « comment mieux utiliser ce que j'ai déjà ». Acheter du temps plutôt que des objets. Financer des expériences plutôt que des possessions qui s'usent. Offrir, transmettre, donner, autant d'usages de l'argent dont la recherche montre qu'ils procurent un bien-être bien supérieur à l'accumulation passive. C'est d'ailleurs le pont naturel avec une autre question, celle de savoir combien de patrimoine vise réellement, que nous avons abordée dans cet article.

Le piège de l'habitude.

Il faut ajouter une dernière pièce au tableau, car elle explique pourquoi tant de gens n'appliquent jamais cette sagesse pourtant évidente. Nous nous habituons à tout, y compris à notre confort.

Chaque fois que votre niveau de vie monte d'un cran, votre cerveau considère très vite ce nouveau cran comme normal. La voiture qui vous émerveillait devient un simple moyen de transport. Le salaire qui vous semblait un rêve devient le minimum acceptable. Les psychologues appellent cela l'adaptation hédonique, une sorte de tapis roulant sur lequel nous courons sans avancer, replaçant sans cesse notre point de référence un peu plus haut. C'est ce mécanisme qui vous pousse à croire que le prochain palier, cette fois, changera tout. Il ne le changera pas. Ou plus exactement, il le changera un temps, puis deviendra le nouveau normal. Et vous rêverez déjà du palier suivant.

Comprendre l'utilité marginale décroissante, c'est en réalité apprendre à descendre de ce tapis roulant. C'est reconnaître que la satisfaction ne viendra pas d'un chiffre plus élevé, mais d'une conscience plus juste de la valeur réelle de ce que vous possédez déjà.

En somme.

L'argent est un merveilleux serviteur. Il vous sort de la peur, il vous offre de la sécurité, il vous ouvre des portes que la pauvreté referme brutalement. Ne laissez personne vous dire qu'il ne compte pas, ce serait une insulte à tous ceux qui en manquent. Les premiers euros, ceux qui vous mènent du manque à la tranquillité, valent de l'or, au sens le plus fort.

Mais passé ce point, une bascule s'opère, discrète et implacable. Chaque euro suivant pèse un peu moins dans la balance de votre bonheur, tandis que le temps que vous sacrifiez pour l'obtenir, lui, garde exactement la même valeur. La sagesse, en matière d'argent, consiste peut-être simplement à savoir reconnaître le moment où l'on est passé du bon côté de la courbe. Le moment où continuer à empiler devient moins précieux que commencer à vivre.

Vous connaissez désormais la forme de la courbe. À vous de repérer où vous vous trouvez dessus.