Je voudrais commencer par remercier nos chers députés qui, dans toutes leurs idées de nouvelles taxes pour « contenir » la dette française, n’arrêtent pas de me donner des idées d’articles. Alors gràce à eux, parlons de la superbe taxe foncière !

Cette taxe est sans aucun doute l’impôt local le plus têtu et paradoxal qui soit. Non seulement il frappe les propriétaires immobiliers chaque année, mais il trouve en plus le moyen d’augmenter systématiquement, quoi qu’il arrive à votre bien. Que votre toiture commence à fuir ou que vos murs se fissurent, peu importe : cet impôt ne fait pas de sentiment. En réalité, sauf à raser purement et simplement la maison, il y a fort à parier que vous continuerez à payer. D’ailleurs, juridiquement, un immeuble reste imposable même s’il est rendu inutilisable, tant qu’il n’y a pas eu démolition complète ou atteinte majeure au gros œuvre. Autrement dit, si votre maison ressemble à une ruine mais tient encore debout, le fisc considère qu’elle mérite toujours sa taxe. Voilà qui plante le décor d’une fiscalité locale parfois ubuesque…

Un calcul d’un autre âge qui taxe le moindre « confort »

Pourquoi la taxe foncière augmente-t-elle même quand le bien se dégrade ? La première explication, c’est l’archaïsme de son mode de calcul. Cet impôt est assis sur la fameuse valeur locative cadastrale de votre logement, une sorte de loyer théorique fixé… dans les années 1970 pour la plupart des logements français. Depuis, cette base n’a quasiment pas été révisée fondamentalement, ce qui donne lieu à des situations délirantes. En effet, l’administration fiscale continue de considérer comme des « éléments de confort » des équipements aujourd’hui banals et ajoute pour chacun d’eux des mètres carrés fictifs à la surface du logement. Par exemple, selon le barème officiel actuel, le simple fait de disposer de :

L'eau courante ? C'est +4 m². Le confort de la baignoire ? +5 m². Une douche ? +4 m², qui a besoin d'un lavabo ? +3 m², On peut bien faire ses besoins dehors non ? Des WC ? +3 m², L'électricité c'est tellement 19ème siècle, hop +2 m², et pour le chauffage central +2 m² par pièce équipée (qui a besoin de chauffage après tout, restez à 19 degrés c'est très bien !).

Ces mètres carrés ajoutés gonflent artificiellement la base d’imposition. Conséquence : même un tout petit logement doté du confort moderne se voit taxé comme un grand. Imaginez une salle de bains de 4 m² contenant eau courante, douche, lavabo et WC : elle comptera pour 14 m² dans le calcul de la taxe (4 + 4 + 3 + 3) ! Votre minuscule salle d’eau pèse donc plus du double de sa taille réelle, simplement parce qu’elle a le luxe incroyable pour le 21ème siècle d’avoir une douche et des toilettes. Absurde ? Oui, et pourtant bien réel.

Il faut comprendre que ce système date d’une autre époque, quand avoir l’eau à domicile ou des sanitaires relevait presque du luxe. Aujourd’hui, considérer ces installations de base comme des éléments de confort à surtaxer paraît complètement déconnecté de la réalité.

2026 : la chasse à la salle de bains (et autres « oublis »)

La hausse de la taxe foncière prévue en 2026 vise 7,4 millions de logements, en traquant les équipements de « confort » non déclarés.

Cette obsolescence du système aurait pu rester discrète, mais l’État a décidé d’y remédier partiellement… D’une manière qui a mis le feu aux poudres. En 2025, Bercy (le ministère des Finances) a lancé une opération de « fiabilisation des données cadastrales » pour traquer les équipements non déclarés ou mal pris en compte depuis des décennies. Concrètement, cela signifie qu’à partir de 2026, près de 7,4 millions de propriétaires risquaient de voir leur taxe foncière augmenter suite à une mise à jour automatique de ces fameuses valeurs locatives. La cause ? Quelques détails en apparence bénins : douche, baignoire, WC, eau courante… tout cela constitue du confort pour le fisc et donc une taxe supplémentaire.

L’administration fiscale prévoit en effet de réévaluer d’office certains « éléments de confort » de chaque logement pour actualiser la base taxable. Des équipements parfois installés depuis longtemps sans avoir été signalés au fisc (par exemple la seconde salle de bains créée il y a 20 ans, jamais déclarée). Douche, baignoire, toilettes, raccordement à l’eau ou au chauffage : chaque élément ajoute ses mètres carrés fictifs, comme on l’a vu. Il ne s’agit pas officiellement d’un nouvel impôt, mais d’un rattrapage potentiellement salé pour les logements anciens améliorés au fil du temps. D’après les calculs du fisc, la hausse moyenne attendue était d’environ +63 € par logement concerné. Ce sont surtout les logements anciens dont le confort a évolué sans déclaration qui risquaient la douche froide fiscale.

Face au tollé : un (léger) rétropédalage avant les élections

L’annonce de cette hausse « surprise » de taxe foncière fin 2025 a fait l’effet d’une bombe, à quelques mois des élections municipales. Protestations des propriétaires, inquiétude des élus locaux peu désireux de voir leurs administrés recevoir une surtaxe impopulaire en pleine année électorale. Résultat, le gouvernement a dû mettre la réforme en pause jusqu’au printemps 2026. Même le Premier ministre (Sébastien Lecornu) s’en est mêlé, reconnaissant qu’une approche nationale automatique était une mauvaise idée à ce timing.

La solution esquissée serait de passer par une mise à jour concertée : chaque maire pourrait faire vérifier, via une commission ad hoc, les logements suspectés d’« oublis » de déclarations (telles qu’une salle de bains additionnelle non signalée). Bref, plutôt que de tomber aveuglément sur des millions de foyers, on ciblerait au cas par cas en impliquant les communes. Cette temporisation vise clairement à éviter la colère des propriétaires avant les municipales de mars 2026. À plus long terme, le gouvernement concède surtout que la vraie réponse serait une réforme en profondeur des valeurs locatives, entièrement obsolètes… Mais, sans surprise, cette grande réforme est repoussée une énième fois (prévue désormais en 2028, si tout va bien). Cela fait plus de dix ans qu’ils en parlent sans la faire, en raison de sa complexité technique et politique. En attendant, la taxe foncière continue son chemin, avec ses incohérences inchangées.

Notons que ce couac n’est pas la première tentative du fisc pour récupérer des bases taxables oubliées. L’an dernier, un outil d’intelligence artificielle a déjà été utilisé pour détecter les piscines non déclarées à partir de photos aériennes. Bilan : plus de 20 000 piscines « oubliées » ont été taxées en 2022, rapportant près de 10 millions d’euros de recettes supplémentaires pour les communes concernées. Fort de ce succès aquatique, on comprend que Bercy ait eu l’idée de traquer cette fois nos douches et nos baignoires. Après les piscines repérées par satellite, Big Brother s’invite… dans la salle de bains !

La taxe foncière, toujours plus lourde : +37 % en dix ans

Indépendamment de cette mise à jour des « conforts », les propriétaires ont déjà eu la mauvaise surprise de voir la taxe foncière exploser ces dernières années. À vrai dire, c’est une tendance de fond : en moyenne sur l’ensemble du territoire, la taxe foncière a augmenté de 37,3 % entre 2014 et 2024. Oui, +37 % en dix ans ! C’est près du double de l’inflation sur la même période (environ +20 % sur 2014-2024) et quatre fois plus que la hausse des loyers (+8,7 % environ). Autant dire que les propriétaires bailleurs, par exemple, ont vu leurs charges fiscales s’envoler beaucoup plus vite que leurs revenus locatifs.

Comment explique-t-on une telle hausse ? D’une part, depuis la disparition de la taxe d’habitation sur les résidences principales en 2023, la taxe foncière est devenue le principal levier fiscal local. Les communes, privées de la manne de la taxe d’habitation, comptent plus que jamais sur la taxe foncière pour financer leurs budgets. Beaucoup ont donc augmenté les taux d’imposition locaux au fil des ans. Par exemple, la ville de Paris a brutalement relevé son taux communal de +51 % en 2023 pour combler ses besoins financiers, et détient d’ailleurs le record de hausse sur la décennie : +87,9 % entre 2014 et 2024 (hors taxe d’enlèvement des ordures). Neuf autres grandes villes affichent une envolée de plus de +50 % sur la période (Strasbourg, Limoges, etc.). Globalement, la tendance est à la hausse partout.

D’autre part, l’augmentation vient aussi du mécanisme de revalorisation automatique des bases cadastrales. Chaque année, l’État applique un coefficient d’actualisation indexé sur l’inflation (l’indice des prix à la consommation harmonisé). Cela signifie que même si votre commune n’augmente pas son taux, la base taxable, elle, grimpe automatiquement. Ces dernières années, avec l’inflation galopante, le phénomène s’est emballé : +3,4 % en 2022, +7,1 % en 2023, +3,9 % en 2024. En 2025, ouf, retour à +1,7 % seulement, ce qui a donné une hausse moyenne plus modérée de la taxe cette année-là (beaucoup d’élus ayant gelé leurs taux en 2025). Il n’empêche qu’au final, entre 2019 et 2024, rien que la revalorisation légale des valeurs locatives a cumulé +16,7 %. Ajoutez par-dessus les coups de pouce sur les taux votés par-ci par-là, et vous obtenez l’explosion de +37 % sur dix ans mentionnée plus haut.

Pour 2025, comme on l’a dit, on a assisté à une sorte de « pause » électorale : dans les 200 plus grandes villes, la taxe foncière n’a augmenté « que » de +1,7 % en moyenne de 2024 à 2025. La plupart des maires ont sagement évité de toucher aux taux juste avant les élections municipales, histoire de ne pas fâcher davantage les propriétaires. Mais soyons réalistes : cette accalmie pourrait bien n’être que temporaire. Une fois les élections passées, la pression financière reprendra sans doute le dessus.

Au final, la taxe foncière atteint des niveaux significatifs par rapport aux revenus des ménages. En moyenne nationale, cet impôt local représente l’équivalent de 2,4 mois de loyer par an.

En conclusion, la taxe foncière 2025-2026 illustre parfaitement le dicton « plantez des fonctionnaires, il poussera des impôts ».

Mais pour finir sur une note positive, je suis heureux car je viens donc d’apprendre en écrivant cet article que ma salle de bains fait 14 m², et pas 4 m² comme indiqué sur les plans … Je vis dans un château désormais !